Les Perles de mon Collier

Ou comment profiter pleinement de chaque instant.

samedi 10 janvier 2009

Troisième texte

J'ai appris, presque par hasard, que parmi les participantes à mon jeu d'écriture, nous avions quatre soeurs! Hirondelle, Cantilène, Hélène et Marylo sont donc d'une même fratrie et m'ont envoyé chacune une nouvelle. Nous ne le savions pas en choisissant les deux qui seraient publiées après la gagnante (Zofia), mais il se trouve qu'Hirondelle et Marylo sont ces deux là.
Voilà donc la nouvelle que m'a envoyé Marylo, plus courte mais tout aussi plaisante à lire :



La nuit de la sorcière

Le vent soufflait encore plus fort que d?habitude cette nuit-là. Sans doute parce qu'on était à la veille de la Toussaint.

Bertille résista à l'envie d'aller voir si elle n?apercevait pas sa belle-mère telle une sorcière ricanant sur son manche à balai en cette nuit de Walpurgis.

En dessous d'elle, elle entendit l'autre bouger dans son lit.

« L'autre », sa belle-mère, la Pélagie, l'ennemie. La mère de son amour, Armand. Une véritable purge, un poison insidieux.

Bertille sentit quelques larmes couler sur ses joues. Elle revoyait encore le jour de leur mariage. Comme il était beau son fiancé ! La vie s'ouvrait devant eux et comme ils souriaient, certains que leur avenir serait heureux, puisqu'ils s'étaient trouvés? enfin !

Armand n'était pas tout jeune, il avait 35 ans et s'était résigné à finir sa vie à côté de sa mère, Pélagie lorsqu'il avait rencontré Bertille en allant au marché de Waziers. Il devait remplacer son cheval qui, vu son grand âge, ne pouvait plus faire les travaux des champs avec son maître. Il marchait tout en regardant les maquignons et les chevaux proposés et ne vit pas arriver devant lui la jeune fille avec son panier et les œufs dedans. La collision était inévitable et Armand, Bertille et le panier se retrouvèrent par terre. Armand avait été confus, surtout à la vue des œufs en omelette par terre et dans le panier. Mais la jeune fille avait éclaté de rire à la vue de sa tête et c'est ce rire qui avait mis le cœur de Armand en cage pour toujours par une belle jeune fille qui n'avait « que » 22 ans et dont le rire tintait comme autant de clochettes d'argent.

Ils s'étaient revus et avaient décidé de se marier assez vite, au grand dam de Pélagie, qui avait pris sa belle-fille en grippe tout de suite. Comment osait-elle lui prendre « son » Armand dont elle se félicitait qu'il soit resté célibataire pour s'occuper mieux d'elle. Et ce fût la guerre au moment même où Armand franchissait le seuil de la maison sombre, sa jeune épouse dans ses bras.

Les années passèrent et aucun enfant ne venant illuminer la vie de la chaumière, Armand et Bertille tombèrent dans une mélancolie troublée uniquement par les accès de mauvaise humeur de Pélagie qui continuait à empoisonner copieusement la vie de sa belle-fille.

Et puis vint l'événement qui allait bouleverser la vie des deux femmes. Armand travaillait dans les champs lorsqu'un orage soudain avait éclaté. Un éclair était venu le foudroyer. Armand était mort sur le coup.

Depuis, les deux femmes ne se parlaient plus. Elles vivaient côte à côte comme si l'autre n?existait pas. Le seul moment de tranquillité qu'avait Bertille était lorsqu'elle se tenait sur le seuil de la chaumière en regardant l'endroit où Armand avait été foudroyé, comme si la force de sa pensée et de son amour pouvaient le faire revenir et dans le vent, elle sentait comme sa main qui lui caressait les cheveux.

Pour Bertille, cette vie n'était pas une vie. Armand lui avait demandé au début du mariage de faire un effort pour bien vivre avec sa mère. Il savait qu'elle avait un caractère impossible, mais il l'aimait malgré tout. Elle avait résisté à tout : la malignité de sa belle-mère, la mélancolie d'Armand qui, sans jamais rien lui reprocher quant à l'absence d'enfant s'était peu à peu éloigné d'elle, sa disparition, comme s'il avait tellement souhaité disparaître qu'il avait été exaucé et à sa mort, elle n'avait pas voulu le trahir et était restée. Elle savait qu'un jour elle le rejoindrait et que tout serait comme avant. Mieux même puisque Pélagie ne serait plus entre eux, c'est cet espoir qui la faisait avancer jour après jour, engluée dans les chagrins et cette vie qui ne lui semblait qu'une longue succession d'hiver.

Dans la chambre en dessous, Pélagie souriait, comme elle n'avait pas souri depuis bien longtemps. Cette étrangère, cette intruse qui lui avait volé son fils et ne lui avait jamais rien amené que du malheur. Cette fille de rien qui était restée après qu'Armand soit parti, alors que le contraire aurait tellement été plus juste : que ce soit elle qui meure !

Mais cette erreur était en fin réparée ce soir. Elle avait soigneusement aspergé la soupe de l'intruse avec de la ciguë? La mort ne devrait plus tarder maintenant. Elle avait enfin vengé « son » Armand.

Bertille sentit qu'elle avait froid, puis soudain elle ne sentit plus rien, elle souriait à Armand qui venait vers elle, lui ouvrant les bras comme pour aller danser tous les deux.

Ils s'éloignèrent de la maison, main dans la main, sans un regard pour la vieille femme qui souriait, entouré des ténèbres et de la solitude qui allaient, désormais, être son quotidien.

Fin

Et vous, lecteurs, quelle nouvelle avez-vous préféré parmi les trois ?
Quels sont vos avis ?

Posté par OrangeCannelle à 12:06 - Lecture/écriture - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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lundi 5 janvier 2009

Deuxième texte

Le deuxième texte que nous avons choisi de publier ici est celui d'Hirondelle, qui n'a pas de blog. Il nous a beaucoup plu aussi, je vous laisse juger!


La Sinistrance

Je l’ai vu arriver de loin. La brume jouait encore sur la terre engourdie et un pâle soleil tremblait dans le ciel limpide. L’air était vif et froid.

J’attendais depuis longtemps. Mais tant de jours s’étaient écoulés sans autres visites que celles des animaux de la forêt que les heures ne passaient plus que par habitude. J’avais moi-même cessé de vivre dans l’espoir. Et puis, ce matin là, j’ai senti son approche. Je me suis secouée, chassant avec peine les vestiges de ma torpeur, et je l’ai attendu.

Il était maigre et pâle, silencieux comme un jour d’hiver, pareillement immobile dans son âme fatiguée. Mais sa présence m’était un réconfort. A première vue, je ne savais pas si je devais l’aimer ou le craindre. Alors je l’ai accueilli comme on accueille une promesse. Il s’est arrêté devant moi et a levé son visage. J’avais tant attendu cet instant … Mais ce regard vide me glaçait. Il s’écoula un long moment. Il restait immobile, son terrible regard sur ma façade. Puis, un long frisson parcourut son corps rigide. Il avait enfin perdu cet aspect fantomatique qui m’effrayait, et chutait dans son temps, celui des hommes, vif et fugitif, incroyablement violent dans sa brièveté. La vie reprenait possession de cette enveloppe fragile.

Enfin, il y eut des yeux vivants posés sur moi. Je lus l’incompréhension, la surprise, l’incrédulité. Cela me fit mal, bien sûr. Mais il est vrai que le temps des hommes et le mien sont différents. Je n’avais conscience que de l’absence, pas de sa durée. Il ne me semblait pas qu’une si longue période se fût écoulée entre mon dernier regard habitant et cet étrange visiteur. Avais-je donc tant changée ? Je sus par son regard la réponse implacable. Oui, sans doute aucun, il déchiffrait sur mes murs le sceau indélébile du temps passé.

Etreinte par l’angoisse, le sentiment d’une injustice me frappa comme un orage inattendu. Toute cette patience dont j’avais fait preuve ne serait-elle récompensée que par un nouvel abandon ? Ne devais-je donc m’attendre, après tant de silence, qu’à un refus de plus ? J’avais tant à donner … Tant d’histoires, de secrets, de sagesse accumulés au fil des siècles. Tant de richesses serrées jalousement dans ma mémoire ignorée… Celui-ci qui m’était envoyé, me paraissait si disponible, il avait tant besoin de moi, vierge de tout ce que je possédais en excédent … Et quoi ? A nouveau ma nuit profonde et pesante au coeur de leurs jours lumineux et si brefs ? Etais-je condamnée à jamais à crier mes réponses sans atteindre ceux-là même qui mouraient de ne pas les connaître ?

Un peu de ma révolte dut être perçue par mon vis-à-vis car il bougea enfin, une expression étrange sur son visage crispé. Il vint vers moi, posa sur ma porte vermoulue une main hésitante, puis se décida. D’une poussée légère, presque tendre, il ouvrit la porte et pénétra en moi.

La flamme brûlante de mon amour inassouvi jaillit et le toucha au centre de la pièce où il se trouvait, encore indécis. Il frissonna et jeta autour de lui un regard surpris. Avec circonspection, il nota la poussière, les vieux meubles fatigués qui, comme moi, luttaient contre l’agonie, détruisit machinalement une toile de poussière, évaluant son désir et mon aspect.

J’eus peur alors, comme jamais auparavant. Il était mon dernier espoir. Je ne voulais plus –je ne pouvais plus- attendre la délicieuse musique de pas qui marquent la terre. Je ne voulais plus regarder une silhouette anonyme se perdre dans la brume et le temps, pareillement trompeurs. L’hiver est, depuis trop longtemps déjà, ma saison. Ils ne viennent à moi qu’à cette époque là, comme on se perd dans le faux réconfort d’un refuge bâtard.

Avec un soupir lassé, il s’assit au milieu de la pièce, contemplant d’un œil morne le pauvre environnement. Il resta un long moment avant de se lever enfin, les bras à demi levés, étrange forme arborescente et, de nouveau, sembla sombrer dans cette torpeur qui me faisait pitié. Je lançai un appel pressant, une vibration de toutes mes pierres, et il bougea imperceptiblement. L’arbre foudroyé redevenait un homme.

Après un dernier coup d’œil, il se tourna vers la porte et, d’un pas fatigué, sortit sans un soupir, sans un regard en arrière, les épaules hostiles. Je le suivis jusqu’au premier arbre qui me le déroba, vaincue une nouvelle fois, une nouvelle fois abandonnée, frileusement résignée.

Je ne lui en voulais pas. Lointain était le temps où mes jeunes pierres chaudes d’un soleil ardent vibraient au son des rires et des voix humaines. Je n’étais plus à présent qu’un vieil amas de froides roches, à mi chemin entre l’oubli et le reproche.

Le soir tomba, glacial et magnifique. Jamais soleil ne m’avait paru plus présent que cet astre violemment cramoisi, incendiant la forêt en une ultime étreinte. Les cieux se paraient de teintes inconnues. Le violet et le pourpre s’entremêlaient sans pudeur, narguant les dentelles légères des nuages en voyage, les nimbant d’une aura incandescente.

Avec mélancolie, je me laissai sombrer dans la nuit, m’ouvrant intensément à sa caresse, sentant sur moi sa froide haleine. L’aube fut belle, sans doute, je n’en ai pas gardé le souvenir. Les arbres alentours s’éveillaient lentement, déployant avec grâce leurs branches engourdies. L’air avait cette transparence immobile qui semble le signe d’une attente. Mais je n’espérais plus. Mon âme était aussi glacée que les pierres de mes murs, aussi grise.

Enfermée en moi-même, je n’entendais plus rien. Ce fut le brusque silence qui m’alerta. Il était là ! Debout, tendu en un défi d’enfant, une petite valise posée à ses pieds. Il était là avec son regard blessé, sa bouche close, comme une porte cadenassée par un secret trop laid, attendant, observant, méfiant comme un animal traqué. Il prit sa valise et entra en moi comme la veille, d’un pas lent. Il posa son maigre bagage sur le vieux lit, regarda la cheminée, sortit de nouveau en quête de branches mortes.

Comment décrire cette première flambée, la chaleur soudaine qui m’envahissait, due autant au feu qu’au pâle fantôme de sourire qui animait son visage. Je sais que c‘est là, devant cet enfant d’homme accroupi face aux flammes, sa peau illuminée par les jeux de lumière, que je l’aimai pour la première fois, liant ainsi mon sort au sien.

Abandonné, meurtri, c’est vers moi qu’il était venu, moi qui lui ressemblais tant. Tous ces longs jours désespérés, solitaires, trouvaient leur justification. Je reprenais confiance, il comprendrait bientôt qu’à la semblance l’un de l’autre, nous avions été, depuis le tout début, en quête l’un de l’autre.

Peu à peu, nous nous sommes acceptés. Plus il était farouche et secret, plus je me déployais, conscience alerte, vivante pour deux. Sombre et silencieux, il errait entre mes murs, ne sortant que pour trouver le bois nécessaire au feu.

Une fois –je me rappelle très bien ce matin froid et blanc- il est parti, a pénétré dans la forêt d’un pas décidé et a disparu. Mais j’ai gardé confiance. Ses affaires étaient là, chargées de sa présence et, plus que tout, imperceptiblement, flottait dans l’air comme son double invisible, garant de son retour. Il revint, au début de l’après-midi. Si je fus surprise, c’est par le bruit disharmonieux qui annonça son retour. Je boudai un peu lorsqu’il arrêta devant moi cet engin disgracieux et bruyant qui cassait l’harmonie ambiante. Il dut sentir mon désaccord car il me regarda, puis son regard revint sur la voiture. Il haussa légèrement les épaules, se tourna à nouveau vers ma façade et mon âme chavira. Il m’emprisonnait dans son regard. Pour la première fois, je le sentais curieux d’un avis, ses yeux exprimaient l’attente. Désarmée, j’oubliai aussitôt la voiture et lui pardonnai. Aussitôt, il me libéra, retourna vers le coffre et en sortit de nombreux objets, dont une hache.

Il entrait en possession de son nouvel univers, s’installant sans hâte. Il n’y avait pas de joie encore. Mais le brouillard sur son âme, se levait un peu, pas encore vaincu, mais déjà affaibli.

Les jours ont passé. Je le regarde faire quelques pas hésitants dans la forêt. Il revient et s’asseoit sur un rondin de bois, le dos frileusement adossé à ma façade. Je veille sur son sommeil, souffrant de son agitation, haïssant les cauchemars qui humectent son front, crispent ses poings. Il part rarement loin de moi, touchant l’écorce des arbres comme pour se convaincre de leur réalité, lève aux cieux ses yeux, sans prononcer un mot.

Un jour, il s’est agenouillé sur la neige et y a posé sa main, sans paraître en ressentir le froid. Il l’a laissé ainsi, observant sans passion la fonte du manteau blanc. Quand la terre apparut, il a retiré sa main avec un sursaut, est rentré rapidement et s’est allongé sur le lit. La journée est passée sans qu’il bouge, les yeux fixes. Et je savais qu’il errait dans son cauchemar, en cherchant l’issue, hurlant sa solitude, affolé par ce monde dont le tangible n’arrivait pas à l’atteindre. Mais ces crises se font de plus en plus rares et de moins en moins violentes. Vigilante, je suis devenue le refuge absolu où rien ne saurait l’atteindre, où le drame intérieur qui se joue en lui et le malmène ne le croche plus avec la même sûreté. Tout ce qui lui restait de confiance, il l’a déposé en moi. Je suis la seule à connaître sa vulnérabilité, à moi, il accepte de crier son besoin d’aide.

Il ne s’est jamais posé de question sur moi. Par quel miracle suis-je venue à la conscience ? Je l’ignore et lui ne peut me répondre. Jusqu’à sa venue, je n’en comprenais pas la raison, subissant malgré moi un état impossible. A présent, sa présence m’est une certitude. Je suis comme sa mémoire, le seul point d’attache qui l’empêche de se perdre dans je ne sais quels ténébreux océans. Et il est mon cœur, battant éperdument, follement, gorgé d’amour, assoiffé de contact.

Quel terrible secret l’a fait fuir ses semblables, haïssant les vivants et ce qu’ils représentent ? Dans quel univers de folie s’est-il laissé absorber et pourquoi ? Quelle blessure l’a ainsi rejeté hors de son monde ? Il nous faut trouver la réponse, reforger, à force de patience et d’attentions, la clef perdue. Je n’en ignore ni les risques, ni les conséquences possibles. Mais ais-je vraiment le choix ?

Le moindre rayon de soleil le jette dehors, éperdu, ses yeux immenses dévorant la lumière sans s’en rassasier. Il mange peu, sans appétit, l’air absent. La neige est partie, libérant la terre de son sommeil profond. Et il me semble qu’il est chaque graine qui percera bientôt la gangue chaude pour émerger, triomphante, à la lumière du jour.

Parfois, il prend la voiture et part, sans un mot, sans un regard en arrière. Et chaque fois, je tremble à l’idée du non retour. Avec lui, j’ai appris à vivre à un rythme étranger. Mais chaque fois, il revient, sortant ses achats de sa voiture, les dispersant au hasard dans la pièce, pour ne plus s’en occuper. J’ai longtemps cru qu’il voulait se ré habituer au contact de ses frères pour, le jour venu, retourner vers eux. Mais ce n’est pas cela. Il n’y a chez lui aucun désir de retour en arrière. Sans doute mesure t-il la réalité de sa vigueur neuve, la teste t-il au travers de ses visites éclairs dans le village d’en bas.

Je me souviens de ce jour où il est ainsi parti. La terre était encore nue. Nulle ombre de pousse verte pour en égayer le strict manteau brun. Il est revenu, plus blême encore, les yeux toujours aveugles, la démarche engluée. Il est resté un long moment à regarder la forêt puis est entré et s’est laissé tomber au milieu de la pièce, comme au tout premier jour. Pris d’un soudain accès de rage, il a martelé le sol de ses poings, sa bouche toujours close laissant fuser de temps à autre un petit cri. Puis il s’est laissé glisser à terre et après un bref instant de suffocation, vinrent les sanglots, durs, rauques, qui m’atteignaient autant qu’ils le déchiraient. Quand il eut repris son calme, il a relevé la tête. Ses yeux rougis fixés sur la fenêtre, il a regardé sans voir. Puis, il s’est levé et a fermé les volets, bloquant la porte sur lui, attirant l’ombre.

Un noir profond régnait. Je ne savais pas si cela correspondait à l’obscurité qui le maintenait prisonnier à l’intérieur de lui-même ou si c’était l’insupportable joie de la lumière qu’il fuyait ainsi. Mais il s’était apaisé. Il s’est allongé sur le sol, dédaignant le lit. Je sentais son corps brûlant, la crispation rythmée de ses mains, le poids de sa souffrance, sans en comprendre la raison. Je me suis alors fermée au soleil, suis entrée dans sa nuit et l’ai bercé sans impatience. Confusément, je sentais qu’il avait réagi ainsi qu’il le fallait. Son unité disloquée ne pouvait se refaire sous l’insolent regard d’un univers dont il s’était exclu. Il lui fallait plonger au plus profond de lui-même, renier le temps, oublier tout souvenir, se reconstruire lentement, sans douleur ni passion.

Abolis le temps et l’espace, il ne restait que lui … et moi. Lui, brisé de souffrance et de peur, hésitant pourtant à se dépouiller totalement et moi, solide, familière, seule présence consentie parce que muette, sans reproche, sans conseil. Combien de fois tomba la nuit, la vraie, celle de l’extérieur, sur mon silence palpitant ? J’étais à ses côtés, dans une ténèbre bienfaisante, pour lui recréant sa naissance, le lent voyage de l’esprit vers la matière. Il bougeait quelquefois, gémissant dans ses cauchemars, ouvrant et fermant spasmodiquement les poings. Il ne mangeait pas, se désaltérait quand la soif devenait trop forte. Les bouteilles d’eau, vides, gisaient à même le sol. Il n’était plus que rêves et je rêvais aussi.

Oh quelle belle nuit … Quelle terrible nuit ! Je le voyais abandonné, son corps ruisselant d’un feu sublime. A d’autres moments, il semblait écouter, les yeux creusés dans son visage, son regard tout entier en dedans, y écoutant je ne sais quelle musique. Des spasmes de douleur le courbaient quelquefois, dents serrées, corps refusé. Ses vêtements abandonnés gisaient à terre, absurdes et oubliés. Naufragés d’un mystérieux voyage, nous nous laissions ballotter au gré des tempêtes qu’il déchaînait.

Il remua enfin, faiblement. Il était amaigri, affaibli. Mais son regard d’abord flou, reconnut enfin l’endroit où il était. Il respira à grandes goulées et son souffle se fit soupir. Il n’était pas serein. Pas encore. Mais apaisé, à peine, assez pour reprendre la route sans se laisser dévier par les pièges sournois. De notre long voyage, il avait ramené une force dont il ne prenait pas vraiment conscience.

Les volets et la porte restèrent clos. Non plus fuite, mais répit, le temps d’apprécier ce qui avait été abandonné et d’apprendre ce qui était offert.

Il ne se retrouvait pas. De l’ancien, il ne restait pas même l’apparence. Son corps avait fondu, emportant avec lui l’angoisse et la rage. Sa souffrance l’avait épuré, le préparant à la reconstruction.

Ainsi passe le temps, rongeant, adoucissant les angles.

Je le regarde, amoureuse, fière, maternelle. Ce bateau en perdition avait largué ses amarres dans un formidable arrachement de son être. Il a trouvé une nouvelle dignité. Il reste encore souvent en moi, méditant, les yeux clos, se balançant doucement au rythme des mots qui encombrent sa tête, écrivant sa mémoire comme sur une page blanche. Mais rares sont les jours où il ne sort pas, se perdant dans les bois, à l’écoute de quelque son mystérieux, d’un envoûtant appel. A la nuit, il revient. Songeur. Au bord des yeux, hésitant comme une larme incertaine, brille une sorte d’étonnement heureux. Il accepte le jour et la nuit comme autant de repères familiers qui n’ont de sens que pour lui, et renferment en leurs plis d’étranges secrets à lui seuls révélés.

Une nuit –je m’en souviens- le jour avait été trop riche sans doute. Même le silence complice n’arrivait pas à l’apaiser. Il s’est levé, a pris son blouson et est sorti dans la nuit froide. Il a levé les yeux au ciel et j’ai senti sur moi, en moi, dans le velours de l’obscurité, ce long soupir qui prenait son envol, jaillissant de lui, oiseau trop longtemps captif. C’était comme s’il n’avait jamais vu les étoiles auparavant. Il en recevait l’impact d’une joie délirante, d’une reconnaissance trop longtemps différée et cette jubilation qui le possédait tout entier était trop grande. Il a chaviré au sol et est resté ainsi longtemps, sans se soucier du froid qui montait de la terre, écoutant le chant des étoiles, rêvant d’autres départs, de rivages encore vierges.

Il avait oublié. Lui, le monde, moi. N’était plus que regard dévorant l’infini, jeune âme assoiffée voguant sur une mer sans limites.

A présent, son regard est autre. L’illusion, vaincue, a fui sans un murmure. Il a franchi la Porte et ses pas l’ont porté vers un ailleurs sans fin. Je dois donc commencer à me retirer, me préparer à son départ. Et si mes pierres, soudain, sont enchâssées de givre, ce n’est plus la saison qui en est cause.

L’hiver meurt doucement et moi, je l’accompagne, sans regrets ni colère. Je l’ai vu arriver et il n’était alors que noire sinistrance, occultant la lumière et s’en sentant blessé. Doucement, gravement, il a pris conscience de n’être pas que cette plaie béante, ce néant d’humain. Peu à peu, il a remonté cette pente vertigineuse qui s’enfonçait en lui, le vouait à l’oubli. Il a touché sa propre vérité, l’a sentie, reconnue, acceptée. A présent, j’assiste, émerveillée, à la naissance d’un être nouveau, encore fragile, dont la lumière éteint le plus beau des soleils. Bientôt, viendra l’envol.

L’un et l’autre, l’un avec l’autre, nous avons appris à lever les yeux, à franchir le rideau d’apparences. Mémoires évanescentes de nos pesants hiers, témoins fragiles des brumes de nos rêves, déserts longs et gris en mal d’océan, nous sommes libérés, peut-être séparés et pourtant, je ne peux m’empêcher la joie de déferler en moi en vagues sauvages.

Il se tourne vers moi et je pressens que c’est son dernier regard, notre dernier matin. Il m’offre son sourire, le premier qui soit vrai, venu du plus profond de lui. Une dernière caresse s’attarde sur mes pierres. Je ne le regarde pas partir. Je sais qu’il ne part pas vers les hommes et de ce départ qu’il a tant attendu, nul ne sera témoin.

Je garde ma vision de lui ce premier jour, et son dernier sourire. Quand ? Hier ? Et je me sens verser, sans l’avoir demandé, sans avoir seulement osé l’espérer au cœur d’une présence qui a toujours été.

De lui, la terre ne gardera aucune trace. L’herbe qui perce à peine ne le connaîtra pas. De moi, il restera des pierres friables et éparses, ruines enfin tranquilles, dormant d’un vrai sommeil, sans mémoire ni rêve.

 

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jeudi 1 janvier 2009

Jeu d'écriture!

Tout d'abord, veuillez avoir l'obligeance d'accepter mes voeux pour cette année 2009. Il semblerait qu'elle soit porteuse d'événements joyeux, mais ça je vous en parlerai un autre jour.

Et ensuite, les résultats tant attendus, promis avant 2009 (mea culpa), du dernier jeu d'écriture dont vous retrouverez les consignes ici. Le débat avec mon cher et tendre fut difficile, mais pas sur la nouvelle gagnante, se trouvant être bien au-dessus des autres : celle que m'a envoyée Zofia. Elle gagne un petit cadeau et la publication de son texte ici-même.

Voyez vous-même ci-dessous, comme ce texte, déjà doté d'une belle écriture, nous tient en haleine jusqu'au bout... Et donne envie de crier à l'injustice!

La difficulté s'est montrée lorsque nous avons décidé de publier deux autres textes pour montrer un peu la variété obtenue... Vous les lirez ici dans les jours qui viennent!

Le texte de Zofia :

Maux muets

Cela faisait presque 3 jours que la pluie n’avait pas cessé de tomber. La boue avait tout recouvert et l’humidité collait à tout, la végétation, les animaux, les gens. Trois jours que je regardais mon père rentrer, ruisselant, glacé, les bras chargés de bois coupé. Malheureusement, il ne serait pas utilisable avant plusieurs mois.

Ma mère s’affairait à la maison, nettoyant la terre et l’eau qui s’engouffraient par le toit, la porte et les fissures. Le vent soufflait, je croyais que la maison n’allait jamais tenir. Notre vieille maison où grand-mère était morte, où j’étais née. Un taudis mais je n’avais rien connu d’autre. Une grande pièce, un mobilier dépareillé, défraichit et pas d’intimité. 

A ma droite, sur le grand mur du fond, il y avait la cheminée, qui tirait plus que de raison. En face, le lit de mes parents et au milieu une grande table en bois qui séparait l’espace ; ça et là quelques meubles épars, des rangements, une petite commode, une malle contenant la robe de mariée de ma grand-mère. Je n’avais pas le droit d’y toucher mais je l’imaginais parfois, en me disant que peut-être je porterais son voile, un jour.

Faisant face à la cheminée, la porte d’entrée et sur la droite en entrant, nos deux lits, faiblement séparés, juste la place pour le pot de chambre.

Gaëtan ne voulait pas dormir à côté de la fenêtre, il avait peut que le diable l’enlève.

Il en parlait souvent. Du diable.


La cheminée grondait mais ne suffisait pas à me réchauffer. Cela paraissait logique puisque depuis trois jours, j’étais là, postée à la fenêtre, à attendre. Attendre que le temps s’arrange, que je puisse retrouver la liberté du grand air et du travail aux champs. Avec cette pluie, impossible de faire quoique ce soit, l’obscurité du ciel et le manque d’éclairage rendaient tous travaux intérieurs quasiment impossibles.

J’attendais. Quand il y avait une accalmie, je sortais rapidement faire un tour dans l’étable, jeter un œil angoissé sur les vaches. Le foin n’allait pas tarder à manquer, la récolte avait été plus que mauvaise. Je ne rêvais pas d’une autre vie, je ne connaissais que celle-là, je ne connaissais rien.

Le troisième jour, mon frère est rentré plus tôt que d’habitude du village. Il avait l’autorisation de sortir malgré la pluie et le risque d’attraper une pneumonie. J’étais jalouse de cette liberté. Je crois que mon père voulait me préserver. Il comptait sur la dot de mon mariage pour améliorer son quotidien.

Il est rentré plus tôt et depuis ce troisième jour de pluie de cet automne déplorable, il n’a plus ouvert la bouche. Je n’ai plus entendu le son de sa voix. J’ai mis longtemps à comprendre les raisons, trop jeune, trop insouciante, trop malheureuse. Pourtant c’était à cause de moi, malgré moi, que tout le monde avait compris.

C’était le 13 novembre 1912, en plein hiver aveyronnais.

Gaëtan avait 8 ans depuis quelques mois, il allait au village 3 jours par semaine, suivre une instruction rudimentaire alternant classe et religion. Il était plutôt bon élève mais préférait nettement aider à la ferme. Il n’était pas encore assez fort pour s’occuper de tous les travaux possibles mais il était malin et pouvait réussir là où on ne l’attendait pas. Il savait surprendre, du moins, il me surprenait presque toujours, mon père en était fier. Il savait que la ferme serait entre de bonnes mains après sa mort. Tout aurait du être parfait.

La vie à la ferme n’était pas facile mais je savais que ma vie ne s’y ferait pas, j’attendais d’être mariée. Contrairement à Gaëtan qui s’extasiait de chaque chose nouvelle, de chaque nouvelle naissance, de chaque œuf pondu ou de chaque carotte ramassée. Il était petit mais il me manquait déjà. Son sourire me manquerait.


Ce jour de pluie où Gaëtan rentra plus tôt, il était terrorisé. Il s’est tu comme si le diable lui avait coupé les cordes vocales, il le craignait tellement.

Au début, personne ne s’en est vraiment rendu compte. Mes parents s’affairaient et je rêvassais. Au repas, il n’a ouvert la bouche que pour manger.

Dans l’obscurité de la soirée, j’ai entendu mes parents parler. Ils se demandaient de quelle façon le punir pour son manque de politesse. Je croyais que son effronterie ne durerait qu’un temps, je m’interrogeais sur les raisons de sa rébellion. Je pensais que le lendemain, il parlerait.

Mais rien n’y a fait, ni les menaces ni les coups de ceinture de mon père. Il n’a pas versé une larme de la journée.

La pluie s’est calmée et la vie a pu retrouver un semblant de normalité. Je sortais aider, les réparations dues aux intempéries étaient multiples, mon frère faisait ce qu’il pouvait du haut de ses huit ans. Le silence était toujours de mise.

La colère a fait place à l’inquiétude. Ma mère invoquait la vierge marie, mon père ruminait sur un virus qui lui aurait rongé les cordes vocales. Intérieurement, je savais que ce silence n’était pas normal, je ne savais pas de quoi il en retournait. Jusque là mon frère n’avait aucun souci pour se confier. Il me racontait ses journées et ce qu’il aimerait faire. Mais j’avais droit au même mutisme, ma douceur ne l’amadouait pas. Mon regard suppliant non plus. On hésitait à aller chercher le médecin du village.

La nuit suivante, je me réveillais en sursaut et dans le noir, j’entendais gémir. J’ai su que cela venait de Gaëtan. Il bougeait dans son lit, en proie à des cauchemars, des mots se bousculaient, incohérents, parlant de diable, de messe, de ténèbres. Angoissée, je regardais son corps tout frêle, trembler de sueur sous les draps.

Le lendemain, j’en parlais à ma mère. Ce qui la décida à envoyer mon père chercher le docteur.

Qui n’en conclut rien. Il ne connaissait pas de maladies qui rendaient muet, il n’a pu que constater que Gaëtan se portait bien, à part une fatigue due à ces mauvaises nuits. La visite avait coûté les sous de la semaine et Gaëtan ne parlait toujours pas. Son regard avait légèrement changé mais il m’a fallut attendre cette visite pour le remarquer.

Les jours se sont transformés en semaines, Gaëtan n’allait plus au village, même avec mon père. L’inquiétude mes parents était toujours très forte mais elle était accompagnée d’une douce résignation. Ma mère pleurait parfois et Gaëtan faisait toujours ses mauvais rêves.

La veille de Noël, tout a basculé. Mon père a craqué. La colère a pris le pas sur son apparente indifférence. Les cris étaient atroces, les douleurs aussi. Personne ne dormit vraiment.

 La fatigue finit par avoir raison de la colère paternelle. Mon père s’écroula au milieu d’une phrase. La tempête familiale se calma, au moins jusqu’au lendemain.

Quelques heures plus tard, j’émergeais la première, nauséeuse et bouleversée, à l’aube du jour de Noël le plus important de ma vie. Cet instant où la nuit se retire, il ne fait plus noir mais il ne fait pas jour. Il faisait un gris terne sans soleil, depuis, l’aube fait partie de mes heures préférées, avant que tout arrive, où tout est presque oublié.

Je sentais que tout serait différent.

Gaëtan dormait, toujours agité. Je le regardais. Mon regard accrocha sa main. Il tenait une page de cahier déchirée, des crayons étaient à terre. Je voulais voir mais je ne voulais surtout pas le réveiller. J’attrapais doucement le bout de papier. Le dessin était sommaire, sans grâce, presque schématisé. Inconsciemment, je compris ce qu’il en était mais ne voulu pas le voir. Pourtant le dessin était sans équivoque, simple mais limpide.

Gaëtan était dessus, je l’ai reconnu à ses cheveux roux, nu, sa bouche était dessinée comme clouée avec des croix noires. Il avait dû beaucoup appuyer avec le crayon, le papier était presque troué. Des diables étaient dessinés partout sur le reste de la page. Et un homme, dont l’habit le rendait facilement identifiable, posait ses mains sur le corps de Gaëtan. Elles étaient partout, Gaëtan en avait dessiné plusieurs. L’homme portait sur la tête des cornes de diable, son sourire était maléfique.

Il était habillé d’une soutane.

Un cri m’échappa.

Je savais que tôt ou tard, mes parents tomberaient sur le dessin. Je ne pensais pas que ça serait si vite…

 

La mère surprit mon cri, se leva et en une seconde, regardait le dessin par-dessus mon épaule, vaguement effrayée.

A partir de là, l’agitation ne cessa plus.

Elle réveilla mon père en pleurant, elle réveilla Gaëtan en lui montrant son dessin. Toute la crainte du monde se lut dans ses yeux. Il savait que ça serait grave mais jamais il n’aurait pu imaginer à quel point.

On trouva d’autres dessins fait par Gaëtan, tous du même genre. Impossible de savoir depuis quand ils étaient là, depuis combien de temps cela durait. Ma mère glissa tout dans son sac. Elle disait qu’il fallait tout brûler, que personne ne devait jamais être au courant, si au village quelqu’un l’apprenait tout basculerait.

 

Je me demandais comment elle pouvait agir de la sorte, ce qui la motivait. Oh bien sûr, du haut de mes quatorze ans, je ne me doutais pas des conséquences. La honte, la réputation, je ne connaissais pas. Je vivais mes dernières heures d’insouciance dans la tristesse.

Je pensais à Gaëtan, à son changement brutal. Pourquoi tout avait changé d’un coup. Visiblement, nous n’avions rien vu mais ce qui se passait avec le prêtre durait, au moins depuis la rentrée scolaire. Deux longs mois. Comment je n’avais rien vu, rien compris. Je me vantais être celle qui le connaissait le mieux et je me rendais compte qu’il avait souffert dans la solitude, sans oser se confier. Gaëtan et ses yeux verts, curieux devenus craintifs, ses cheveux roux, ce n’était encore qu’un enfant. J’en étais malade. Mon impuissance me rendait furieuse.

Je l’entourais de mes bras durant toute la journée, en susurrant des berceuses dans le creux de son oreille. Il sursautait parfois, s’assoupissait sans calme.

Mes parents cherchaient à dissimuler ce qu’ils se disaient. Mais ils ne pouvaient cacher la tension qui perçait dans leurs phrases, les pointes d’aigu, les hoquets de sanglots, les débuts de cris.

Le repas de Noël se fit sans goût.

J’habillais mon frère pour partir à la messe. Il tremblait, je n’entendis pas la sonnette d’alarme qui hurlait au fond de mon cœur. Je voulais trouver du réconfort dans le froid glacial de l’église, dans les cantiques, dans le regard de Marie. Je croyais que tout pourrait se réparer.


La pluie de novembre avait cédé la place à la neige. Le froid était perçant, brûlant. Heureusement que le vent ne soufflait pas.

Devant l’église se tenait tout notre petit village. Tout le monde venait à la messe de Noël. Il y avait ceux qui y croyaient vraiment et ceux qui ne voulaient pas se faire remarquer. C’était un peu notre cas. Mais ce soir, j’allais y chercher plus que de la reconnaissance.

Le prêtre dans son bel habit de fête, commença son sermon. Gaëtan ne cessa pas de pleurer tout au long de la messe. Je le regardais en coin. Sa tête était baissée, il pleurait en silence, doucement. Mes parents plongés dans la prière, dans le doute et dans l’absolution demeuraient fermés à la douleur de Gaëtan.

 

A la sortie de l’église, l’homme de dieu saluait les fidèles. Nous attendions pour sortir. Il y avait du monde devant nous. Je le voyais se rapprocher et j’appréhendais.

Ça y est, c’était à nous. Gaëtan se figea quand le prêtre approcha la main de ses cheveux. Il était devenu un bloc de cristal, immobile de dureté et d’angoisse.

Tout se passa très vite.

Gaëtan hurla. J’en restais pétrifiée. J’entends encore son « SALE DIABLE ! » sortir et parcourir toute la voûte de la chapelle, rouler de résonance et s’éteindre après ce qui me parut être une éternité. Sa voix qui m’avait tant manqué. Elle n’avait plus rien de sa douceur enfantine. Elle était rauque, troublée et si puissante.

Il se remit à hurler, des propos que tout le monde prit pour des incohérences, mais que je compris très bien.

Ma mère s’était décomposée, mon père devint fou. Il chercha à faire taire Gaëtan par tous les moyens. Il l’assomma presque en lui donnant une gifle. Cela calma les cris mais pas les pleurs. Mon Gaëtan était sous le choc, de la rencontre, de la gifle, de l’émotion qui le submergeait. Comment gérer ça quand on a huit ans ?

L’explosion de mon frère avait ramené tout le village dans l’église, tous regardaient, chacun était sur ses gardes. Il y avait de la tension, on aurait dit un duel déséquilibré.


Mon père se confondit en excuses, le prêtre le regardait, moitié conciliant moitié offensé. Son regard était dédaigneux. Sa voix était glaciale quand il demandait comment Gaëtan pouvait oser le traiter de cette façon, lui qui faisait tant de choses pour cet enfant, pour notre famille.

A ce moment-là, je fis probablement la chose que j’ai le plus regrettée de toute ma vie. Je montrais au prêtre, au maire, aux villageois un des dessins de Gaëtan.

Le murmure grandit. Mon père décocha une nouvelle gifle. La force du coup rendit ma joue rouge vif et les yeux me piquèrent. Je restais de marbre.

Le dessin était au sol. Le prêtre se baissa et le ramassa doucement. Et dans un rictus mauvais décrit l’image à voix haute, rajoutant des annotations personnelles : « Gaëtan est un enfant difficile, il met du temps à apprendre, je crois bien que notre seigneur ne l’a pas envoyé sur terre pour qu’il fasse des études. L’instruction se doit d’être réservée aux personnes qui le méritent. Gaëtan descend vers les enfers alors qu’il n’a que huit ans. Ne lui en veuillez pas, il est… possédé. Ce n’est pas sa faute, sa famille est une bénédiction pour le démon, infidèles, pêcheurs… Nous devons leur pardonner cet écart. »

Même si le contenu était conciliant, le mal était fait. Personne ne nous regarderait plus de la même façon. Ceux qui avaient des doutes, entendaient là une confirmation. Les autres entendaient la conscience de Dieu dans les paroles d’un vieillard.

Nous serions des parias, des exclus. La vie au village deviendrait encore plus difficile à supporter. Mon esprit connaissait déjà toutes les conséquences. Personne ne voudrait plus nous acheter les produits de la ferme, ma mère aurait du mal à se fournir en nourriture. La peur d’être contaminée serait trop forte, tenace comme de la suie et glaciale comme un matin de janvier.  

 Les choses se calmèrent peu à peu. Le discours du prêtre avait expliqué la situation, rétabli l’ordre et donné des raisons au comportement de Gaëtan. Des raisons qui satisfaisaient tout le monde, y compris mes parents. Honteux de l’évènement, ils balbutiaient des regrets à l’assemblée avec des regards éplorés, condamnés, et sincèrement malheureux. Pas pour les bonnes raisons.

 De retour à la maison, l’atmosphère était extrême, à la fois insensible et terrifiante. Je couchais un Gaëtan fiévreux. Je me collais contre lui dans l’espoir que mon corps le réchauffe un peu. Tout était froid, de son âme à ses pieds.

L’avenir sentait mauvais et je n’avais pas envie d’être à demain.

 

A notre réveil, la ferme était vide. J’écoutais les bruits du dehors. Le hennissement d’un cheval, une phrase de mon père, je jetais un œil à la pièce. Il ne restait rien, en dehors de notre lit. Mes parents avaient décidé, on allait déménager. Il me semblait que cette solution était la meilleure. Rester dans ce village où tout allait être difficile, la méfiance devenant le point commun des habitants, c’était le meilleur pour Gaëtan. Je voulais retrouver mon petit frère.

 Lorsque tout le monde embarqua dans la charrette que mon père avait achetée, je jetais un dernier regard sur ce que j’avais connu de mieux en 14 ans de vie. Je remarquais que la maison n’était pas complètement vide. Il restait le lit de Gaëtan.

Je ne m’en inquiétais pas, ou tellement peu qu’aujourd’hui, j’ai oublié. J’aurais dû me manifester, sentir quelque chose.


Aucun de nous ne prononça un mot. Nous avancions lentement, la température était basse, rendant la progression délicate sur les petits chemins. J’ignore combien de temps il s’écoula avant que nous stoppions.

Autour de nous, la forêt, un carré d’herbe gelée, un entrelacs d’arbres sans feuille et plusieurs chemins. Le ciel était bleu. Il me semblait entendre le bruit d’un cours d’eau mais je n’ai jamais su si c’était vrai. Ça aurait pu être un dimanche en famille.

Mon père descendit, attrapa Gaëtan et un sac qu’il lui remit. J’avoue ne pas avoir compris de suite la signification de ce geste.

Le dernier regard de mon père à Gaëtan a été un échange muet. Il y avait de la souffrance, de la peur et du désespoir chez Gaëtan. Chez mon père, en revanche, c’était de la résignation, de la déception et de la honte.

Le cheval est reparti et ma mère me tenait fermement. Aujourd’hui, je revois la scène au ralenti avec de l’horreur dans les yeux. La culpabilité m’a rongé.


La dernière image que j’ai de Gaëtan est celle d’un enfant déboussolé, dans une clairière, un matin d’hiver 1912, abandonné.

Abandonné par les siens.

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mardi 2 décembre 2008

Ecriture : rebelote!

Je soutiens Libertepoursantos.com !

17 décembre. Nous nous excusons pour le temps que prend notre lecture... Il y a du choix et c'est difficile de s'accorder! En tout cas, j'espère que je pourrai publier le(s) résultat(s) avant 2009! :)

02 décembre. Désolée, je ne prends plus aucun texte... J'ai assez précisé que cette fois je n'attendrai pas! Nous vous donnons donc rendez-vous le week-end prochain ici-même pour la "remise des prix" et la publication du premier texte. Je pense qu'on en publiera trois, mais vous pouvez bien sûr publier le votre sur votre blog :)

01 décembre. Vos nouvelles sont attendues pour ce soir, avant 23h59! Merci :)

27 octobre. Les inscriptions sont finies, nous attendons dorénavant vos textes dans ma boîte mail jusqu'au lundi 1er décembre dernier délai (je n'attendrai pas après les retardataires comme au jeu précédent, surtout si c'est pour ne plus avoir de nouvelles au final, de ceux que j'attends).

16 octobre. Fin des inscriptions dimanche 19 au soir, minuit (faut bien que je vous donne une date fixe!)... Vous aurez jusqu'au 1er décembre pour m'envoyer vos textes...

9 octobre. J'attends toujours des inscriptions, vous avez encore quelques jours!

30 septembre.
Suite à plusieurs demandes, j'organise un nouveau jeu d'écriture. Cette fois, votre nouvelle se déroulera au moins partiellement dans la maison de l'image ci-dessous...


VanGogh15


Les règles seront les suivantes :
- Il y a au moins deux personnages
- L'un des personnages est muet (soit muet, soit sourd-muet, soit il a la capacité de parler mais ne parle pas dans votre nouvelle)
- L'action se déroule lors d'une soirée d'automne ou d'hiver.

J'attends vos inscriptions jusqu'au 20 octobre dernier délai, et toutes les nouvelles doivent m'avoir été envoyées le lundi 1er décembre.
Pour vous inscrire : joignez-moi via "contacter l'auteur" sur la colonne de droite du blog, ou bien écrivez directement à eklosa[arobase]gmail[point]com.

Le ou les gagnants, toujours selon un jury composé de Gérald et moi, aura l'immeeeense
 
honneur de voir sa nouvelle publiée ici-même et de recevoir un cadeau à la maison.

A vos stylos!

Tableau :
Vincent Van Gogh, "La Chaumière" 1885,
Huile sur toile 65,5 x 79 cm, Van Gogh Museum, Amsterdam.

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jeudi 25 septembre 2008

Ecriture : le prix poétique

Zeeland_Noordzee


Prix poétique que nous avons remis sans hésiter à Marylo, dont le texte était très émouvant!
Désolée pour celles qui n'ont pas reçu de prix, mais il fallait bien départager les textes...
Enfin, pour ce qui est des cadeaux, ne soyez pas trop pressées...

Toucher les nuages


Elle a défait les lanières de ses sandales et remonté son pantalon jusqu'aux genoux. Elle a fermé les yeux pour mieux apprécier le contact du sable sous ses pieds et entre ses orteils. Le soleil est caché par quelques nuages de haute altitude, mais une grande lumière inonde le paysage. Elle a roulé toute la matinée, partie à l'aube après un petit déjeuner frugal, portée par une idée fixe : partir. Elle n'a rien emporté, pas même son téléphone portable.

Il doit maintenant être onze heures et demie et elle est là, les yeux fermés, sur une plage déserte d'Ostende, car c'est ici que le hasard des routes l'a menée. Commençant à attaquer la réserve d'essence, elle a garé sa petite voiture et a décidé de faire une pause.

On lui a dit qu'en Belgique il faisait froid... Aujourd'hui pourtant, l'air est d'une grande douceur. Un vent léger fait danser ses cheveux. Elle pose ses sandales sur le sable et s'avance vers l'eau. Elle n'a pas eu longtemps à marcher, la marée est haute. L'eau est fraîche et vivifiante. Une fois les chevilles immergées, elle effectue un quart de tour et commence à longer la plage.

Insensiblement pourtant, la fluidité de l’onde l’attire. L’eau lui lèche les mollets, puis les genoux. Elle est ailleurs.

A son tour, son esprit part, virevolte au-dessus de l’onde, lâchant soudain ce corps qui continue d’avancer lentement, presque à contrecœur ; telle une sterne, son esprit s’envole vers des horizons lointains. Elle est au Maroc, enfant avec ses parents. Le sourire de son père la tendant vers le ciel la fait rire aux éclats. Il lui en souriant : "Tends bien tes bras, Nadia et tu vas pouvoir toucher les nuages".

Et soudain, rien ne va plus, l’esprit qui, l’instant d’avant volait libre comme un oiseau, s’affole prisonnier d’une cage. Il revient à la vitesse de la lumière dans ce corps qui se débat, chahuté par la houle.

Le corps de Nadia a continué d’avancer et soudain le sol s’est dérobé sous ses pieds. L’esprit et le corps se sont rejoints juste au moment où la tête sous l’eau, Nadia est roulée dans les vagues.

Elle peine à refaire surface. Elle lutte pourtant, mais la mer, têtue, continue à la bringuebaler dans ses bras meurtriers. A bout de forces, Nadia se laisse aller ; avant de sombrer, elle a juste le temps de se sentir portée et d’entendre ce murmure : "Tends bien les bras, et tu pourras toucher les nuages".

Et c’est le trou noir.

Nadia se réveille et suffoque. Ses poumons semblent s’être embrasés. Elle ferme les yeux et une quinte de toux la secoue. Elle recrache de l’eau…

Ca va ?"

Une voix inquiète la fait ouvrir à nouveau les yeux. Un jeune homme est penché sur elle avec un air inquiet.

Je vous ai trouvée inanimée sur la plage. Heureusement, il n’était pas trop tard, sinon vous seriez là haut en train de jouer avec les nuages"

Il essaye de plaisanter, mais Nadia voit qu’il a eu très peur. Elle esquisse un faible sourire.

C’est que justement, j’essayais de les toucher".

Aidée par le jeune homme dont les yeux lui rappellent ceux de son père, elle se lève et ils partent ensemble vers un bungalow. Nadia sourit... Finalement, la vie est belle sous les nuages !

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mardi 23 septembre 2008

Ecriture : prix d'originalité

noordzee2005_057

Le prix d'originalité revient à Cannelka qui nous a fait vibrer avec Brel :

Elle a défait les lanières de ses sandales et remonté son pantalon jusqu'aux genoux. Elle a fermé les yeux pour mieux apprécier le contact du sable sous ses pieds et entre ses orteils. Le soleil est caché par quelques nuages de haute altitude, mais une grande lumière inonde le paysage. Elle a roulé toute la matinée, partie à l'aube après un petit déjeuner frugal, portée par une idée fixe : partir. Elle n'a rien emporté, pas même son téléphone portable.
Il doit maintenant être onze heures et demie et elle est là, les yeux fermés, sur une plage déserte d'Ostende, car c'est ici que le hasard des routes l'a menée. Commençant à attaquer la réserve d'essence, elle a garé sa petite voiture et a décidé de faire une pause.
On lui a dit qu'en Belgique il faisait froid... Aujourd'hui pourtant, l'air est d'une grande douceur. Un vent léger fait danser ses cheveux. Elle pose ses sandales sur le sable et s'avance vers l'eau. Elle n'a pas eu longtemps à marcher, la marée est haute. L'eau est fraîche et vivifiante. Une fois les chevilles immergées, elle effectue un quart de tour et commence à longer la plage.
Elle se demande pourquoi, pourquoi a-t-elle emprunté cette route du Nord ? Elle qui a l’habitude, dès que le moindre souci ne se présente à elle, de filer vers le Sud, comme beaucoup de ses compatriotes d’ailleurs, là où le soleil colmate les blessures, en leur brûlant la peau.

Pourquoi se trouve-t-elle maintenant dans ce pays que beaucoup, certainement des ignares c’est sur, taxent de contrée froide et peu accueillante. Est-ce le succès de ce dernier film, « les Ch’tis » elle se souvient bien du titre, tous les critiques et les animateurs de télé en parlaient, il en avait presque résulté pour elle et par moments une overdose tant on vantait les mérites de ce peuple qui parlait un patois bizarre, avec des manies et des coutumes dignes d’un scénario de mauvaise bd ?

Pourquoi erre t’elle sur cette plage nordique déserte, à la recherche peut être de ce courage et aussi de cette abnégation, présents dans les chansons du Grand Jacques, dont elle connaissait par cœur la moindre parole, les couplets et les refrains ?

Oui c’est bien de cela dont elle a besoin, de faire le vide, d’accepter enfin l’inacceptable, ou peut être de ne pas l’accepter finalement.

L’évidence de l’échec de tous les traitements qu’elle a pu suivre pour enrayer la maladie, sa maladie, des traitements qu’on disait pourtant efficaces pour qui les suivait correctement.

Elle regarde l’océan, il écume de rage, songe t’elle. De rage de subir constamment les roulis, les roulis de la vie. Mais oui, l’océan vit certainement le même calvaire qu’elle. Il aimerait trouver et apprécier le calme, mais l’énergie mouvementée qui est la sienne l’en empêche.

Elle s’était noyée dans des tourbillons, des vagues de fêtes, elle avait goûté des tas de potions et d’écumes différentes. Elle se sentait si ignorante si elle ne démontrait pas constamment qu’elle dirigeait, ou plutôt qu’elle digérait tout.

Elle doit guérir, oui elle va guérir. Ce n’est pas sans raison que sa voiture l’a conduite jusqu’ici. Se débarrasser de la crainte de vivre sa vie. Exit les chimères rencontrées aux quatre coins des rues parisiennes, finis les excès en tous genres qui l’ont menée à cette dépréciation et au dégoût d’elle-même.

Elle lève la tête, son corps est à moitié immergé dans l’eau, elle ne s’était pas rendue compte qu’elle marchait vers l’horizon au bout, tout là bas.

L’océan qui paraissait tantôt si agité, montre maintenant une parfaite limpidité. Elle en ressent immédiatement le calme ; La vérité ou plutôt sa vérité vient en elle. Non, elle ne sera plus malade ; l’angoisse n’aura plus d’emprise sur son être.

Elle pense alors au Belge, elle a toujours eu une tendresse particulière pour cet artiste qui portait le même prénom que son frère adoré, ce frère qui a disparu de sa vie alors qu’elle n’avait que dix ans. Elle pense à la pauvre Fanette, engloutie avec son amour par cette énorme masse d’eau. Et si elle, elle disparaissait aussi; combien de gens la pleureraient …

Prise d’un sursaut de résistance, elle se retourne alors et rassemblant toutes ses forces pour la guider vers la rive, elle songe qu’elle pourrait s’installer ici, dans ce plat pays, pour guérir.

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dimanche 21 septembre 2008

Ecriture : le prix d'écriture

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Pour le prix de la nouvelle la mieux écrite, félicitons aujourd'hui miss Zofia dont voici la participation intense en introspection :

Ciel de traîne

Elle a défait les lanières de ses sandales et remonté son pantalon jusqu'aux genoux. Elle a fermé les yeux pour mieux apprécier le contact du sable sous ses pieds et entre ses orteils. Le soleil est caché par quelques nuages de haute altitude, mais une grande lumière inonde le paysage. Elle a roulé toute la matinée, partie à l'aube après un petit déjeuner frugal, portée par une idée fixe : partir. Elle n'a rien emporté, pas même son téléphone portable.
Il doit maintenant être onze heures et demie et elle est là, les yeux fermés, sur une plage déserte d'Ostende, car c'est ici que le hasard des routes l'a menée. Commençant à attaquer la réserve d'essence, elle a garé sa petite voiture et a décidé de faire une pause.
On lui a dit qu'en Belgique il faisait froid... Aujourd'hui pourtant, l'air est d'une grande douceur. Un vent léger fait danser ses cheveux. Elle pose ses sandales sur le sable et s'avance vers l'eau. Elle n'a pas eu longtemps à marcher, la marée est haute. L'eau est fraîche et vivifiante. Une fois les chevilles immergées, elle effectue un quart de tour et commence à longer la plage.
Dans sa tête ça se bouscule. Le mouvement de son corps, le mouvement des vagues, loin de lui faire oublier sa peine, accentuent ses craintes.
Faire de l’effort son exutoire, elle pensait que chaque brasse ferait oublier le naufrage. Le naufrage de son amour, le naufrage de sa vie a-t-elle envie de penser.
Cinq ans déjà et, pourtant, elle croyait dur comme fer avoir passé l’éponge sur SA rupture.
Elle en avait connu des dizaines de ruptures, des gentilles, des calmes, des méchantes, des nerveuses, des dramatiques, des sans-importance, des belles voire même une somptueuse. Mais celle-là…
Celle-là, pour être honnête, elle pensait qu’elle n’arriverait jamais, qu’elle avait enfin trouvé le bon. A 30 passés, faut dire, il était temps.
Ça avait duré, duré... tellement duré qu’elle croyait que c’était gagné. A tort. Peut-être qu’elle s’était relâché, mais elle n’y croyait pas.
De toutes façons, l’explication avait achevé de la convaincre.
Ce n’était pas seulement son « je ne t’aime pas » qui l’avait crucifiée, mais tous les mots qu’il avait dit ensuite. Tous ses mots qui se mélangeaient encore dans son esprit et dont l’écho résonne encore « je ne t’aime pas et depuis le début, je savais qu’il aurait rien de plus entre nous, que tu n’étais pas la femme de ma vie et que tu ne le serais jamais. Ce n’est pas parce que nous sommes restés tout ce temps ensemble que cela avait une signification pour moi. C’était comme ça… La durée n’est pas significative. Tu ne représentes pas l’idéal féminin dont j’ai besoin, ni le modèle dans lequel je peux me reconnaître, me confier, en qui avoir confiance. Je ne t’ai jamais voulu comme mère pour mes enfants ou comme amante éternelle. C’est terminé. Tu ne compteras jamais plus que comme une amourette, tu n’étais rien de plus, rien de moins. Tu n’étais qu’une... passade ! »
Une passade de 8 ans. Une passade qui l’avait laissée construire des projets, envisager l’avenir et qui jamais n’avait mis un frein à ses ardeurs. Pas une fois, il n’avait laissé entendre quoique ce soit qui ait pu lui mettre la puce à l’oreille.
Rien.
Encore aujourd’hui, elle se demande comment elle avait pu être si stoïque, si calme. De même, qu’elle se demande ce qui est le plus terrible dans toute cette histoire, son manque d’amour, ce mensonge, ses mots brutaux et durs, son incapacité en s’en remettre, son célibat...

Ce célibat qu’elle traîne comme un boulet. Elle n’est pas comme ses filles qui savent s’épanouir seules, qui y trouvent des avantages, profitent et nourrissent des passions quand elles sont deux.
Elle, elle a besoin de sentir quelqu’un tout proche tout le temps. Au début, ce n’était pas le prince charmant qu’elle cherchait, mais des amants nocturnes, parfois diurnes, qui pouvaient durer un jour comme un mois. Des hommes avec qui partager ses nuits et des hommes qui la feraient jouir. D’ailleurs, ceux qui avaient partagé ses nuits n’étaient pas forcément ceux qui l’avaient faite jouir. La fidélité n’avait pas toujours été son cheval de bataille. Du moins, tant qu’elle n’aimait pas. C’était pour ne pas être seule.
Quand elle aimait, elle se donnait comme une entité, elle était uniquement pour l’autre, pas soumise pour autant, mais totalement à lui.
Depuis la rupture elle était incapable de redevenir elle-même.
Elle avait vainement tenté les amants de l’après. Se noyer dans le sexe pour oublier une histoire d’amour. Ça n’avait jamais été la solution. Elle n’avait pu aller au-delà du flirt, de la drague. Pourtant, elle avait besoin d’être désiré. Le sexe avait toujours été une constante dans sa vie. Elle aimait son atmosphère, les baisers et la fermeté masculine. Depuis quand n’avait-elle pas sentie une main solide sur sa nuque ? Depuis quand n’avait-elle pas sentie le vent dans son dos, venu de la fenêtre ouverte, chassant la sueur du plaisir ? Depuis quand n’avait-elle pas sentie une main sensuelle s’accrocher à ses fesses, remonter jusqu’à ses cheveux ?
Mais même si cela lui manquait, elle savait qu’elle n’arriverait plus à partager, ne serait-ce qu’une nuit, qu’une jouissance.

Revenue sur la plage, elle attendait que son souffle se calme. Pour le coup, elle était vraiment partie. Pourquoi partir si ce n’est pour fuir ?
Elle avait songé au nouveau départ sans jamais vraiment y croire. Pourtant aujourd’hui, elle était là, et ce n’était pas un hasard. La promenade s’était transformé en renouveau.
Pourquoi pas après tout. Vu où elle en était, d’un côté, ça ne serait pas plus mal.
Partir pour entériner la rupture, redémarrer pour l’oublier et se créer un passé vierge.
C’était possible.
Elle ne connaissait rien de la Belgique, rien d’Ostende non plus, si ce n’est que le nom lui plaisait. Il y avait la mer et c’était déjà un point important, un point positif. Peut-être qu’il faisait plus gris qu’ailleurs l’été, mais elle s’en fichait. Le principal, c’est qu’elle sentait le coin. Depuis 13 ans, elle avait enfin un ressenti profond, positif pour quelque chose, pour une idée, pour un projet.

Il était temps.


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vendredi 19 septembre 2008

Ecriture : Mon coup de coeur

noordzee

Le prix revenant au texte qui m'a le plus touchée va tout droit à Lolotte, qui se remémore ici son passé.

Le passé, croisé.


Elle a défait les lanières de ses sandales et remonté son pantalon jusqu'aux genoux. Elle a fermé les yeux pour mieux apprécier le contact du sable sous ses pieds et entre ses orteils. Le soleil est caché par quelques nuages de haute altitude, mais une grande lumière inonde le paysage. Elle a roulé toute la matinée, partie à l'aube après un petit déjeuner frugal, portée par une idée fixe : partir. Elle n'a rien emporté, pas même son téléphone portable.
Il doit maintenant être onze heures et demie et elle est là, les yeux fermés, sur une plage déserte d'Ostende, car c'est ici que le hasard des routes l'a menée. Commençant à attaquer la réserve d'essence, elle a garé sa petite voiture et a décidé de faire une pause.
On lui a dit qu'en Belgique il faisait froid... Aujourd'hui pourtant, l'air est d'une grande douceur. Un vent léger fait danser ses cheveux. Elle pose ses sandales sur le sable et s'avance vers l'eau. Elle n'a pas eu longtemps à marcher, la marée est haute. L'eau est fraîche et vivifiante. Une fois les chevilles immergées, elle effectue un quart de tour et commence à longer la plage
en se remémorant la journée d' hier.

Tout avait commencé comme une journée normale ; le petit déjeuner pris son mari et les enfants avaient quitté la maison, pour elle c' était courses au supermarché. La maison rangée  elle avait pris ses clefs de voiture et direction la grande  ville. C'est sur le parking du supermarché qu' elle l'avait vu ; et là son monde avait basculé! Une seule pensée lui était venue : fuir le plus loin possible, cet homme qui un jour l' avait laissé attendre  désespérément dans sa belle robe blanche et son bouquet à la main.

C' est pour quoi elle errait sans but sur la plage d'Ostende, analysant sa réaction, qu’elle jugeait excessive avec le recul. Une vague un peu plus forte l'a sortie de cet état semi- hypnotique, lui faisant prendre conscience que la mer continuait de monter. Alors elle leva son visage vers le soleil, fit un grand sourire et reprit le chemin de sa maison. Arrivée chez elle, elle descend de voiture, s’avance vers son mari, ses yeux plongeant dans les yeux couleur d' océan. La prenant dans ses bras il lui murmure : j' ai eu si peur !

Il ne fallait pas, répondit-elle ;  on besoin parfois de partir, pour mieux revenir...

C’était une certitude, elle avait trouvé son port d’attache. La mer du nord venait de noyer les vestiges d' un passé à jamais révolu.

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mercredi 17 septembre 2008

Ecriture : Le coup de coeur de Gérald

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Ostende

Voici venue, chers lecteurs, la fin de mon concours d'écriture. Devant l'afflux de nouvelles de qualité, Gérald et moi avons eu beaucoup de mal à nous décider, d'où l'attribution de cinq "prix" pour pouvoir éviter le problème de l'ordre...

Aussi, je vais publier tous les deux jours l'un des cinq, mais peu importe l'ordre.
Il y aura :

- Le coup de coeur de Gérald
- Le coup de coeur d'Elsa
- Le prix d'écriture, remis au texte le mieux écrit du point de vue du style
- Le prix d'originalité
- Et enfin le prix poétique.

Chacune de vous cinq recevra un mail pour vous demander vos noms et adresses... Pour le petit cadeau qui va avec le prix...

Ajoutons enfin que mon cher Pedro m'a envoyé, à court d'inspiration, un squelette de texte que je vais rédiger et que je publierai (hors concours) quand j'aurai le temps...

Commençons aujourd'hui par le Coup de coeur de Gérald, attribué sans hésitation à Kokeliko et à son chéri, qui nous ont écrit de la Réunion.

Le but du jeu était, rappelons-le, d'écrire une suite au texte suivant :


Elle a défait les lanières de ses sandales et remonté son pantalon jusqu'aux genoux. Elle a fermé les yeux pour mieux apprécier le contact du sable sous ses pieds et entre ses orteils. Le soleil est caché par quelques nuages de haute altitude, mais une grande lumière inonde le paysage. Elle a roulé toute la matinée, partie à l'aube après un petit déjeuner frugal, portée par une idée fixe : partir. Elle n'a rien emporté, pas même son téléphone portable.


Il doit maintenant être onze heures et demie et elle est là, les yeux fermés, sur une plage déserte d'Ostende, car c'est ici que le hasard des routes l'a menée. Commençant à attaquer la réserve d'essence, elle a garé sa petite voiture et a décidé de faire une pause.

On lui a dit qu'en Belgique il faisait froid... Aujourd'hui pourtant, l'air est d'une grande douceur. Un vent léger fait danser ses cheveux. Elle pose ses sandales sur le sable et s'avance vers l'eau. Elle n'a pas eu longtemps à marcher, la marée est haute. L'eau est fraîche et vivifiante. Une fois les chevilles immergées, elle effectue un quart de tour et commence à longer la plage.

Et voilà la participation de Kokeliko et Satori :

Après quelques centaines de mètres le visage et les idées tournées vers le large elle s'évade enfin . Elle cherchait à présent un peu de quiètude et elle en avait bien besoin. Elle se rappelait qu'elle avait vécu les mêmes instants un an auparavant à l'autre bout de la planète lorsqu'elle foulait le sable blanc du Nordeste entre Bahia et Récifé en compagnie de Joao . Ce furent les meilleures semaines de sa vie. C'était comme un rêve qu'elle pouvait presque toucher, tant l'ambiance marine la submergeait.

Soudain un vif éclat attira son oeil quelques pas plus loin. Quelque chose flottait et tentait d'acoster sur la plage. Aller et venant au gré du flux et du reflux des vaguelettes. Intriguée , son coeur se mit à battre la chamade. Elle osait à peine y croire. Serait ce possible ? En s'approchant elle  attendit l'ultime ressac pour saisir la bouteille vagabonde. Les larmes aux yeux elle leva l'objet, déboucha le liège et fit glisser le papier roulé. Bouleversée elle  dû se retenir à la terre ferme et en reprenant tant bien que mal son souffle elle lu à haute voix : "Joao et Samantha Amour Eternel , nous nous retrouverons , Bahia Septembre 2007 ".

Posté par OrangeCannelle à 18:09 - Lecture/écriture - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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dimanche 14 septembre 2008

Avis aux amateurs d'écriture

encrier_plumeJe clos le jeu d'écriture presque un mois après la date définie... Bientôt le gagnant se verra attribuer un cadeau et la publication ici-même de sa nouvelle.

Pour ceux qui arrivent trop tard, je ferai un autre jeu dans quelques temps...

Info : J'écris une newsletter tous les dimanches, abonnez-vous!

Posté par OrangeCannelle à 17:18 - Lecture/écriture - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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